Chronique IV
Chronique IV
La Courroie
le lieu qui fait aimer la musique aux malentendants (la musique)
« Connaissez-vous La Courroie à Entraigues ? J’y vais ce soir au concert de 20H15, y viendrez-vous ? »
Non, je ne connais pas ce lieu au nom improbable ne laissant rien présager de bon quant à sa destination. En cette fin d’hiver qui n’en finit pas de finir, Entraigues me paraît à une distance d’autant plus décourageante que l’heure est encore à la nuit en ce 12 mars. Et puis il y a ce concert, de musique classique en plus ! Un violon, un piano forte, alors que je ne savais même pas qu’il y avait des pianos plus forts que d’autres, et ce Schobert (Schubert ?) me dit-on, Mozart aussi. Ah oui Mozart, je vois un peu mieux. Encore que je ne sache pas très bien au juste ce que je vois mieux, n’entendant rien à la musique. De plus, une dent m’a été extraite voilà trois jours, j’ai mal jusqu’à l’oreille qui va avec et je suis, comme il n’aura peut-être pas échappé à votre sagacité, d’humeur grognonne.
C’est dans un état d’esprit idoine que je clique sur le lien figurant au bas du e-mail susmentionné, l’histoire d’alimenter en grain le grincheux de mon moulin.
J’en fus pour mes frais…
Dès la page d’accueil, un saisissement me prend à me trouver ainsi nez à nez avec ce qui m’apparaît comme une friche industrielle, un très long corps de bâtiment plus gris que gris dans le noir et blanc de la photo. Tout y est, même la série des toits parallèles à double pente qui signe l’architecture industrielle ; seules, à la rigueur, manqueraient les cheminées… Et pour cause puisqu’il s’agit d’une ancienne fabrique de cordes comme le montre assez l’extraordinaire longueur du bâtiment et le non moins explicite graphisme adopté pour le nom de ce lieu, graphisme qui prend enfin sens. Il serait en fait plus juste de dire « friche artisanale de taille industrielle au milieu de nulle part ».
Non content d’être beau, le site est bien fait et c’est avec ravissement que je me promène des formidables affiches des concerts passés à l’impressionnante liste de ceux à venir. Une à trois fois par mois, à des heures modulées - 11H après un petit-déjeuner servi sur place, 16H pour un concert-goûter, ou plus classiquement 20H15, une grande variété de manifestations musicales est proposée, des guitares romantiques aux chants populaires des bals ouvriers (l’encas est alors une buvette à l’ancienne !), en passant par la Messe en si mineur de J.-S. Bach ou tout prochainement un cycle Chopin-Schumann en six concerts.
Cela étant, pour IAM, n’y comptez pas trop et si vous avez manqué le concert de l’été dernier au stade de votre commune, c’est irrémédiablement trop tard…
En route pour Entraigues
Tout cela pour vous dire qu’à 19H30, j’étais en route pour Entraigues, finalement pas si loin que ça de Carpentras par la voie rapide… Par contre, en arrivant, j’ai trouvé la nuit particulièrement noire quand il fallut me garer au parking champêtre pourtant annoncé sur le site avec le plan d’accès et les propositions de covoiturage. Ce fut aussi le moment de sortir la lampe de poche de la boîte à gants pour réussir à m’approcher de la bâtisse plus impressionnante de nuit and In Real Life que sur la photo du site, puis la longer à n’en plus finir en suivant une drôle de guirlande lumineuse.
Quand enfin je trouve la porte - elle est grande, vous ne pouvez quand même pas la manquer - le même saisissement qu’à l’ouverture du site me saisit.
La Courroie
Quel drôle de lieu, quel magnifique lieu ! Un mélange d’immensité due aux proportions, et d’intimité de par la chaleur de l’accueil et la petite effervescence joyeuse qui règne. On se bouscule sagement dans une queue informelle pour défiler devant une sorte de comptoir improvisé où les billets sont distribués. L’ambiance détendue se prend de faux airs de kermesse. Je dis « faux » car l’organisation est parfaite de transparence et d’élégance. Tout comme « l’ameublement » aussi disparate que choisi : tables, fauteuils, canapés des familles tentent d’habiter la vastitude du hall sans y parvenir vraiment. Le brillant d’un sol impeccablement blanc ajoute à l’étrange tout comme l’installation lumineuse, à la mesure de la hauteur de plafond et qui sert de lustre. Quand j’apprends que La Courroie partage l’un de ses architecte-décorateurs avec les écuries de Versailles de l’Académie du Spectacle Equestre de Bartabas, je comprends la familiarité que je ressens avec l’endroit.
Entrer dans la salle de concert
Je ne suis de toutes façons qu’au tout début de mes surprises : pénétrer dans le corps du bâtiment principal en prenant une couverture des piles proprement alignées sur des tables (ici, oubliez la robe de bal) ; me retrouver sur une estrade laquée rouge pour descendre dans la salle (comme une sensation d’inversion des rôles…) ; me sentir happée par le feu d’enfer qui ronfle dans une (évidemment immense) cheminée de forge dans le coin droit de ladite estrade ; descendre les escaliers, un peu décontenancée, vers la mer de chaises, fauteuils, canapés (oui, oui vous avez bien lu) qui s’arrondit autour de la petite estrade de la scène qui, étonnamment, s’avère être bien la seule chose un tant soit peu « petite » de l’endroit.
Autre délice, la lumière. Des lumignons au mur tentent de maintenir le minimum de pénombre possible pour permettre de se diriger. Une ambiance « à la bougie » en résulte qui donne de l’intime là où il était déjà à son aise.
C’est comme ça, qu’enroulée dans une couverture, en boule dans un fauteuil du même nom, j’ai assisté à mon premier concert classique…
Concert et after
J’en ai tout aimé, même la musique, c’est vous dire ! La captivante souplesse du poignet d’Alice Piérot, les regards de connivence souriante échangés avec Aline Zylberajch au piano forte, aussi brillante qu’enjouée, donnant juste ce qu’il faut de commentaires entre deux morceaux pour permettre de s’en approcher avec curiosité le moment venu.
Sortir de l’enchantement, de mon fauteuil, de la couverture aussi, de la pénombre de la musique et de la salle, doucement, pour, ultime surprise, rejoindre un long buffet dressé dans le hall : bol de soupe, pain, vin et gâteau. Et toujours ce soin attentionné, ce charme subtil, cette attention bienveillante à tout et à tous, qui m’avaient déjà attrapée dès l’écran de mon ordinateur.
La vertu de La Courroie n’est pas à vanter aux aficionados de la musique classique qui y font la salle comble, mais aux malentendants-la-musique de ma catégorie qui trouveront là à se décoincer les préjugés autant que les oreilles, ce qui n’est déjà pas rien et de la plus délicieuse façon, qui plus est.
Un merci sincère et ému à Alice Piérot et Chantal de Corbiac ainsi qu’à toutes les énergies et compétences qu’elles ont su rassembler autour de la magnifique folie de ce projet.
La Courroie 120 chemin du Barrage 84320 Entraigues-sur-La Sorgue
04.90.01.39.20 / lacourroie@orange.fr
Programme des 11 prochains concerts jusqu’à décembre 2010 sur www.lacourroie.org
J’oublie de souligner la très raisonnable participation aux frais de 10€ par soirée.
Adhésion à l’Association possible pour qui souhaite soutenir cette belle entreprise.
Françoise Vasseur
in Sortir à Berlingotville et alentour, numéro 28, 2 avril au 15 avril 2010, p. 14-15