Vienne est un concept culturel, même si, depuis longtemps, il n'y a presque plus de culture à Vienne et si un jour, il n'y a vraiment plus la moindre culture à Vienne, ce sera tout de même encore un concept culturel.
Thomas Bernhard
Plus d'une semaine avant le concert du 15 Novembre, la Courroie affichait complet. Le choix du dimanche après-midi semble plaire à un large public, ainsi que l'annonce d'un programme romantique et viennois coupé en son milieu par la promesse d'un goûter viennois... et romantique.
Les deux grandes œuvres proposées, en dépit de leur célébrité ne sont pas fréquemment données en concert. Outre les difficultés propres à la partition et sa longueur (six mouvements pour chacune, d'une durée d'une heure environ), on invoque des raisons techniques : pour le septuor de Beethoven, il faut réunir un quatuor à cordes comprenant violon, alto, violoncelle et contrebasse, auquel se joignent un cor, un basson et une clarinette, sept instruments solo qui en dehors de l'orchestre dialoguent rarement. (Pour l'octuor commandé à Schubert par Ferdinand Troyer, intendant de l'Archiduc Rodolphe, ''dans l'esprit du très populaire Septuor de Beethoven'', il y a un violon supplémentaire). Ces deux monuments de la musique de chambre romantique ont été crées tous les deux à Vienne, à près d'un quart de siècle d'intervalle.
La musique baroque, grande défricheuse d'œuvres inédites, a l'habitude de réunir des ensembles plus ou moins importants, mêlant cordes, bois, cuivres et voix. L'idée de travailler et de présenter en concert les deux œuvres, nous la devons à Fanny Paccoud et à Marc Duvernois, respectivement alto et basson et amis chers de la Courroie. Se sont associés au projet Valérie Dulac violoncelle et Michaël Chanu contrebasse, de l'ensemble bourguignon Unisoni crée en 2001 (avec Catherine Vinay clavecin et Patrick Rudant flûte) et quelques musiciens avec lesquels ils partagent la même passion pour les musiques anciennes et la même exigence : le violoniste Stéphan Dudermel, rejoint pour l'octuor par André Pons-Valdes (qu'Alice avait connu à Marseille dans la classe d'Adrienne Privas puis au CNSM de Lyon), Pascal Pariaud, clarinette et Lionel Renoux, cor.
Tous sont arrivés en début de semaine à la Courroie et aux bons soins de Chantal et d'Alice se sont enfermés sans attendre dans la salle de répétition. Des heures d'un travail d'équipe minutieux et d'exercices personnels jusqu'au dernier jour. Après une dernière séance commune dimanche matin, quelques uns sont allés prendre l'air jusqu'au marché aux Puces de Carpentras : Lionel est revenu avec un trombone et Stéphan avec un petit bronze représentant Mozart jouant du violon. (Ce qui prouve que les préoccupations musicales sont présentes même pendant les entractes !)
En sortant de la répétition, sur la grande table des petits-déjeuners et des goûters, pour les pauses, des boissons, des fruits et de nombreuses douceurs car les musiciens sont gourmets.
L'après-midi du concert, du goûter viennois promis, rien ne sera dévoilé avant l'heure, et pour cela le public est invité à entrer côté Nord et à se rendre directement dans la salle de concert où un grand feu pétille avec allégresse. Sur la scène, les sept pupitres sont disposés en courbe sous l'éclairage doré très doux auquel répondent les harmonies chaudes, les jaunes, oranges et bruns d'une grande photo de Geneviève Gleize. (J'entends quelqu'un dire : ce doit être un trompe l'œil)
Les musiciens entrent en scène et sans préambule attaquent le premier mouvement Adagio du septuor de Beethoven.
N'y a-t-il pas comme du dépit amoureux chez Thomas Bernhard lorsqu'il affirme que le compositeur d'Etat Beethoven est d'un sérieux proprement ridicule et il insiste : Beethoven était absolument un artiste crispé, monotone, doublé d'un être brutal... ?
Quand Beethoven écrit son septuor, il a à peine trente ans et ne semble ni crispé, ni monotone, encore moins brutal. Les mouvements se succèdent comme les étapes d'une promenade dans la Vienne des Habsbourg, des gravures aux ambiances, aux couleurs différentes : jeux d'enfants dans un parc, rêverie d'une jeune fille à sa fenêtre, passage de la cavalerie sur le Prater, bal populaire... Les musiciens feuillettent pour nous ce livre d'images et quand ils le referment et que les applaudissements ont cessé, nous constatons tout surpris que derrière les fenêtres, le ciel est bleu nuit.
Entracte
Dix tables de douze, deux de quatorze et quatre de six : cent soixante quatorze chaises, et sur les nappes blanches autant de tasses de porcelaine, toutes rapportées d'Angleterre, disposées avec raffinement autour des plats de gâteaux et du compotier de crème fouettée. À l'heure européenne, la tradition du thé à l'anglaise glissant hors des frontières du Royaume-Uni, rejoint ici celle des pâtisseries et des chocolats crémeux, restée très vivace à Vienne. Qui, mieux que Valery Larbaud, le voyageur raffiné, a su faire l'éloge du divin chocolat ?
...en tablettes fondantes,
Fraîches d'abord puis brûlantes,
Grasses comme des moines,
Tendres comme le Nord !
Soit liquide et fumant
(Hausse vers moi ton baiser lourd, colorada !
Qu'il me pénètre jusqu'à l'essoufflement,
Laissant du feu parfumé après lui
Et une moiteur délicate sur tout mon corps...)
Les pâtisseries sont exclusivement autrichiennes. Durant les jours qui ont précédé le concert, alors que les interprètes tentaient d'atteindre une perfection dont le point, on le sait, toujours recule, nous faisions de même dans nos cuisines. La recette du célèbre gâteau au chocolat Sachertorte est, dit-on, cachée dans un coffre fort après un procès de sept ans pour déterminer qui, de Sacher ou du Café Demel, produisait l'authentique, l'historique pâtisserie créée en 1830 (tiens, quelques années après l'octuor de Schubert). Alors, comment s'y reconnaître parmi tant de recettes supposées ? De même pour la tourte aux framboises (Linzertorte) et pour l'Apfelstrudel. Heureusement les goûteurs n'ont pas manqué, nous avons suivi leurs conseils. Le jour dit, tout est au point : les trois gâteaux ont un égal succès. Côté boissons, c'est le baiser lourd du chocolat chaud confectionné dans les règles de l'art par Chantal, qui a la préférence. Nous remplissons plusieurs fois la tasse des gourmands. Le hasard rassemble parfois des inconnus autour de la table ; mais l'animation et la flamme des bougies mettent des paillettes de joie dans les yeux de tous et les sujets de conversation ne manquent pas.
Un monsieur semble captiver son auditoire :
- Vous voulez que je vous raconte le souvenir que j'ai de Vienne ? Nous y sommes allés une seule fois. Avec un couple d'amis, nous avions réservé pour le repas et le bal du Nouvel An, le fameux Kaiserball qui ouvre la saison des bals à Vienne. Nos épouses en rêvaient, elles ont préparé leur toilette pendant des semaines. Nous nous sommes offert des smokings et l'hôtel était parfait. Donc le soir du 31 décembre, à l'heure dite, nous nous présentons dans le hall d'entrée de la Hofburg, l'ancien palais des Habsbourg. Les convives sont accueillis au son des valses de Strauss, par les gardes impériaux et par les sosies de François-Joseph et de Sissi. Imaginez-vous notre stupeur quand un de ces domestiques en livrée nous a refusé l'entrée au motif que les hommes devaient être en frac, pas en smoking ! Et pas moyen de transiger, vous connaissez la rigueur germanique : pas de queue de pie, pas de banquet, pas de bal ! Ils voulaient bien accepter nos épouses, leur tenue était tout à fait convenable, robe longue, étole, escarpins et bijoux, pour nous hélas, rien à faire ! Bien sûr si nous avions pu prévoir, nous aurions loué un habit mais que voulez-vous trouver à neuf heures du soir dans une ville étrangère ? Quand je pense que nous avions choisi Vienne exprès pour l'événement ! Nos épouses surtout en étaient consternées.
- Pourquoi, elles ne sont pas entrées, elles au moins ?
- Pensez-vous, il n'en était pas question, nous sommes rentrés tous les quatre à l'hôtel, le personnel a d'ailleurs été tout à fait charmant, on nous a proposé un petit buffet froid, quelques charcuteries et pâtisseries locales. Aux douze coups de la Pummerin, la cloche de la cathédrale Saint-Etienne, nous avons eu droit à une coupe de champagne... bien français. En définitive, je ne garde pas un mauvais souvenir de l'aventure, Vienne est une ville élégante et entre nous je n'ai pas une passion pour les événements mondains, de plus je ne danse pas, la déception n'a pas été grande, ne le dîtes pas à ma femme !
Que reste-t-il de la Vienne de tant d'artistes remarquables ? la Vienne de Sissi et des valses de Strauss, celle de Klimt, d'Egon Schiele, d'Arthur Schnitzler, de Musil et de Freud ? Parmi les écrivains autrichiens célèbres, celui qui vouait à son pays l'amour-haine le plus féroce est Thomas Bernhard, le génial imprécateur, par ailleurs mélomane passionné :
Pendant ce millénaire, le catholicisme et les Habsbourg ont éliminé la pensée dans notre peuple et fait fleurir la musique comme le plus inoffensif des arts. Nous sommes d'ailleurs le pays de la musique uniquement parce que l'esprit a toujours été chez nous, complètement opprimé pendant des siècles. Quoiqu'il en soit, nous devons à cet état de choses Mozart, Haydn, Schubert. Cependant, ça ne me plaît pas du tout que nous ayons Mozart mais que nous n'ayons plus de tête à nous, Haydn, mais que nous ayons désappris et presque entièrement renoncé à penser, Schubert, mais que nous soyons devenus stupides en somme.
Schubert, le tant aimé ! Nous admirons Beethoven, (qui n'admire pas Beethoven?) mais nous aimons Schubert. Ici ce sont dans les tourments et les grâces de ses paysages intérieurs que nous sommes emportés sans résistance, dès le premier mouvement qui reprend le thème du wanderer. Nous dansons, nous rêvons, nous pleurons, nous nous émerveillons et nous nous perdons tour à tour avec lui. Il ne nous a pas conduits à Vienne, il est venu à la Courroie sur les ailes de la musique, de sa musique dont il disait qu'elle était le fruit de son travail et d'une douleur.
Son octuor, contemporain de son quatuor Rosamunde, fait la part belle à la clarinette et préfigure la place qu'elle tiendra dans le quintette de Brahms, lui aussi présenté à Vienne...soixante sept ans plus tard. Merci à Pascal Pariaud, musicien généreux et subtil pour sa sonorité si touchante, si...schubertienne. Merci à cet octuor d'instrumentistes d'avoir conjugué leurs efforts et uni leurs talents pour un moment de musique exceptionnel.
Je me suis faufilé dans l'art pour échapper à la vie... j'ai attendu le moment le plus favorable et je me suis esquivé hors du monde et dans l'art, dans la musique, a-t-il dit.
Les citations sont de Thomas Bernhard (1931-1989)