Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable: la poésie, la musique, la peinture, le discours public.
Jean de La Bruyère
10 0ctobre 2009
Il est presque 20 h, des phares tournent en contre-bas dans le pré, des silhouettes s'égrainent sur le chemin en direction de l'entrée, il faut suivre au sol la guirlande lumineuse qui mène à l'entrée, un léger mistral, l'air est encore tiède. Sont là beaucoup d'amis chers, dont l'été nous a séparés, les maisons se sont vidées de leurs visiteurs, on se retrouve entre soi, on promet de se voir bientôt, de se voir davantage, de ne pas laisser le temps jouer les maîtres. Il semble que lorsque cessera ce supplément immérité de beaux jours, qu'à la première flambée dans la cheminée, chacun retrouvera son nid, aura besoin de serrer autour de soi pour se tenir chaud les amitiés dispersées par l'été.
Il reste une place au premier rang. Mon voisin de gauche me salue aimablement. « Excusez-moi de ne pas vous reconnaître dans cette pénombre » dis-je. « Non, je vous dis bonsoir comme ça, et puis vous devez être la maman d'Alice, vous lui ressemblez, pardon, elle vous ressemble beaucoup. » « Vous connaissez Alice ? » « Oui, nous lui avions prêté un violon ». Je me souviens en effet d'un très bel instrument sur lequel Alice avait joué ici même en mai dernier le quatuor n°1 de Bartok avec le violoniste suisse Hansheinz Schneeberger. Nous engageons la conversation sur le programme de la soirée. Le précédent concert du trio AnPaPié à la Courroie était consacré à Beethoven. Nous connaissons moins Boëly et Jadin. Le jouer par cœur, habituel aux solistes, aux chanteurs à l'opéra, en récital, plus proche de la mémoire du comédien, est rarissime en musique de chambre. Pas l'obstacle de la partition entre le public et les musiciens. Contrainte ou liberté pour les interprètes ? Pour nous étonnement, mystère, raison de plus d'admirer.
Les premiers applaudissements éclatent quand les musiciennes font leur apparition au fond de la salle et s'avancent d'un pas décidé vers la scène.
Les trois Dames de la Nuit s'inclinent, souriantes devant nous. Le noir de leurs habits est un beau noir profond, le noir de Soulages que fait chanter sous l'éclairage le bois doré des instruments. Derrière elles sur le mur entre les deux fenêtres les portraits d'un couple, la femme en bonnet de dentelles, l'homme en jabot, ont pu croiser le jeune Jadin courant à Versailles ou écouter Boëly à l'orgue de Saint- Germain-l'Auxerrois. Ce soir du haut de leur cadre, ils posent un regard d'ancêtres bienveillants sur ces trois jeunes femmes d'aujourd'hui qui ne réservent pas leur talent, cet aimable passe-temps des demoiselles bien nées, délicates aquarelles, à l'ornement des salons, aux réjouissances mondaines de leur famille, comme eut été leur destinée au temps de La Bruyère, à supposer qu'elles aient eu la chance de recevoir une éducation musicale soignée au château ou au couvent.
On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est ciselée artistement, d'une polissure admirable et d'un travail fort recherché; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.
Après avoir accordé leurs instruments, Eléna nous remercie d'être venus (très) nombreux et nous explique avec son humour familier que ce programme ''Aux sources du Romantisme'' a été donné ''dans quelques cours d'Europe, à Poznan en Pologne, au Grand Trianon de Versailles et au Palazzetto Bru-Zane de Venise, et maintenant à la Courroie, pour vous ! ''
Elles sont ici pour nous et sont la preuve que le public de ce soir vaut bien celui de tant de lieux prestigieux. La musique est leur métier, leur raison de vivre et leur passion : Alice la violoniste, Fanny l'altiste, Éléna la violoncelliste. Le Trio à cordes AnPaPié : An(dreyev)Pa(ccoud)Pié(rot).
Le chiffre Trois était considéré par Platon comme un chiffre divin et celui de la génération humaine.
Pour les Grecs, la Musique était d'abord ce qui appartenait aux Muses, les beaux arts, sans exception. Puis l'art supérieur et mystérieux qui élève l'âme et adoucit les mœurs. Cet art généreux et consolateur pour les uns, quelquefois tyrannique pour les autres, ceux qui le pratiquent. Nulla dies sine linea, Pas un jour sans une ligne disait Apelle de Cos. Pas un jour sans une note, serait leur devise.
Leur instrument n'est jamais loin, il est couvé comme un enfant, il est aussi leur ange gardien, un long compagnonnage les a rendus désormais inséparables, ils ont appris à se connaître et à se faire confiance au cours d'un apprentissage qui n'a aucun équivalent, ni dans la durée, ni dans la constance, ni dans l'exigence. Un langage et un savoir-faire, une pratique quotidienne et une culture. La vie de nos musiciennes est une vie de commis voyageur. Elles sont coutumières des déplacements incessants, des moyens de transport variés, des halls de gares, des aéroports, et soumises aux surprises et aux inconforts de tous les voyages. Outre l'instrument dans sa housse rigide, rien ne doit manquer : dans la valise bouclée à la hâte, partitions, tenue de concert et fer à repasser pliant (je n'invente rien), petite laine, chaussures et cirage, dans le sac les billets, la carte Grand Voyageur, les horaires, les plans, le livre pour les attentes, la bouteille d'eau, les pilules, les grigris, que sais-je ? sans oublier le fidèle compagnon de route, l'indispensable Macbook et son petit frère téléphone. C'est l'arrivée dans un pays, une ville inconnue dont elles ne connaîtront souvent que le trajet de l'aéroport à l'hôtel, de l'hôtel à la salle de répétition, puis la découverte du lieu du concert, parfois traditionnel : auditorium, théâtre, cathédrale, parfois imprévisible : galerie, écuries royales, chapelle, jardin. Devant le grand trou noir de la salle, le silence, des centaines d'yeux braqués sur elles, les d'oreilles qui se dressent. Pas un seul visage familier dont on devine dans l'ombre l'attente ardente. On aime tant savoir une présence amie dans le public, pour elle, pour lui, jouer devient un geste d'amour. Aucun public ne se ressemble, chaque nouveau concert est une aventure. Quoiqu'il en soit, ne pas décevoir, dominer son trac, donner le meilleur de soi-même. Viendront les applaudissements, la louange de quelques admirateurs, la satisfaction soulagée des organisateurs, le beau bouquet que l'on devra laisser à la femme de chambre de l'hôtel, le train que l'on reprend parfois le soir même, pour un autre concert, une répétition, un enregistrement. Dans le bercement du TGV, rêvent-elles alors d'un bord de rivière avec pour toute musique, celle du vent dans les saules ?
Eléna, de sa belle voix grave, sa voix de violoncelle, nous parle de l'austère figure d'un compositeur et organiste français admirateur de Bach et du premier Beethoven, Alexandre Boëly. Après avoir chanté la gloire de nos monarques, les musiciens français commencent à célébrer l'avènement de l'homme nouveau issu de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Un vent de liberté soufflera sur l'Europe, en Allemagne, puis en Angleterre avec les poètes et les musiciens.
Si l'homme était grincheux, cette œuvre de jeunesse, le trio n°2 en do majeur, ne lui ressemble pas.
(Un jeune enfant est allongé à plat ventre sur un canapé et la tête dans les mains ne quitte pas la scène des yeux. Ses parents sont luthiers, il vit au milieu des instruments à cordes mais les entend-t-il souvent chanter ?)
Dans l'ardeur du jeu, les cheveux d'Alice semblent glisser sur l'archet, elle a ce joli geste furtif de les enrouler sur la nuque. Peine perdue : Alice aux mèches rebelles déjà, à dix ans, si blonde sous un feutre noir de berger, la mode n'était pas encore au noir (de quoi la jeunesse actuelle qui en raffole, porte-t-elle le deuil ?) aucun enfant n'en aurait voulu, elle si ! Depuis, elle le réserve aux concerts, le pantalon de soirée admis dans la plupart des orchestres, les femmes y sont en nombre, particulièrement dans les cordes.
Eléna l'érudite présente la deuxième œuvre au programme, une transcription d'une sonate pour piano de Haydn pour trio à cordes, et nous éclaire sur la pratique, courante à l'époque, des transcriptions, parfois de la main même des compositeurs, ce qui pourrait être le cas ici. Goût de la conversation au 18e siècle, les instruments dialoguent avec élégance et courtoisie tels des personnages de théâtre. L'arrivée du Romantisme apportera la notion d'individu essentiel, avec la singularité de chaque personne d'autres aspects du moi, l'introspection, l'expression plus libre des sentiments.
Fanny au centre, le maintien hiératique, l'amorce d'un sourire quand à la reprise les regards se croisent, une boucle noire descend sur la pommette pâle, tel un point d'interrogation : qui suis-je ? ange, déesse, femme ? Il arrive parfois au cours d'un concert, que l'attention s'échappe et ne suive plus la musique : avec un petit bibi noir et un soupçon de voilette le visage de Fanny devient celui de Berthe Morisot, une joue dans l'ombre, l'autre dans la lumière. L'amour de Manet pour sa future belle-sœur se cache et se révèle dans ce portrait. La flamme rouge d'un pan de satin aperçu sous le noir de la veste, évoque le rouge et le noir d'autres Manet...
Entre les trois amies, la complicité est totale, le plaisir de jouer visible à chaque instant.
Le dernier compositeur au programme est un jeune prodige, Hyacinthe Jadin qui a connu l'Ancien Régime, joué son concerto pour piano au Concert Spirituel en 1789, puis pris le vent de la Révolution, composé des hymnes patriotiques avant de mourir de tuberculose avant trente ans.
L'ardeur juvénile et la passion libertaire sont présentes dans cette œuvre qui semble naître pour nous, par magie sous les archets des interprètes. Elles nous donnent l'illusion que la musique de Jadin est la leur, la ligne mélodique ruisselle comme une eau vive à laquelle se joignent les autres voix sur son chemin ; bondissantes et rapides, elles se répondent ou s'unissent tour à tour pour chanter l'espoir né de la Révolution. Et voici dans le mouvement lent une gravité soudaine : au violoncelle, sous les doigts d'Eléna, de sombres pizzicati semblent scander les dernières heures d'une époque d'insouciance, à moins d'y entendre comme le pressentiment des tragédies futures. Puis, comme Mozart, après cette confidence, Jadin reprend la conversation mondaine dans le dernier mouvement où les voix des trois instruments chantent à l'unisson. Ce romantisme-là porte toute la fougue et la fantaisie de la jeunesse, la saveur des commencements.
Inspiration et enthousiasme. Comment ne serions-nous pas éperdus d'admiration devant tant de tranquille assurance et de simplicité ? D'admiration et de gratitude.
Les citations en italique sont de Jean de La Bruyère (1645-1696)
Une petite dernière :
J'ai vu souhaiter d'être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux, et après cet âge, de devenir un homme.