Dimanche 20 Septembre, à 16 h 30 a lieu à la Courroie le premier concert de la saison 2009 / 2010 consacré, nous dit l'annonce, à une matinée chez Adolphe Sax. En ce jour où se célèbre notre patrimoine national, on peut imaginer que dans la seconde moitié du XIXème siècle, à l'époque où vivait Monsieur Sax, ce lieu bruissait d'harmonies tout autres que celles de ses nouveaux instruments à vent. C'était dans le vacarme de l'eau, des poulies et des machines que les ouvriers et ouvrières de Valobre tissaient le solide fil de ramie utilisé avant l'âge du nylon pour les courroies.
De mystérieux '' Cuivres Romantiques '' seront nos hôtes pour l'après-midi.
Les artistes sont arrivés à la Courroie l'avant-veille et logent tous sur place. Comme je n'ai pas pu assister à la répétition générale, je fais leur connaissance dans le désordre, le jour du concert. Je suis en charge des fleurs et d'une partie du buffet. Un jeune homme se trouve à l'entrée de la grande pièce, à point pour porter la panière de gâteaux.'' Syvain, Sylvain Thillou ''. Les fleurs les plus généreuses au jardin sont les bien-nommées vendangeuses, des fins asters mauves : dans deux jours ce sera l'automne. J'avance sans hésiter avec le bouquet vers le grand rideau blanc, derrière je trouverai de l'eau et peut-être un vase, mais non, quelqu'un se rase, pardon, pardon, le moment est mal choisi pour se présenter ! C'est vrai qu'il n'y a pas de salle de bain. Patience.
Pour me rendre à la cuisine de l'étage, je dois emprunter le bel escalier intérieur, traverser le large vestibule sur lequel donnent les loges, toutes occupées, plus deux lits dans la grande pièce donnant sur la terrasse ( quelqu'un tout habillé est allongé, les yeux au plafond ). L'occasion de quelques nouvelles rencontres. Ils sortent du bois les uns après les autres, combien sont-ils ? Le programme dit : dix musiciens, un narrateur. J'ai l'impression qu'ils sont bien davantage ! Certains se sont présentés : Gilles Mercier, Volny Hostiou, Xavier Bouchon, comédien ? qui lira les textes qui accompagnent les différents tableaux. Il a oublié ses boutons de manchette, je lui apporte la collection personnelle de Daniel ainsi que quelques échantillons d'épingles à cravate. Il endosse sur une chemise à plastron, un genre de frac. Un chapeau claque et des gants beurre frais complètent la tenue de l'homme du monde.
Les musiciens, tous masculins, seront en noir, de la chemise à longues manches à la ceinture de cuir, du pli de pantalon irréprochable aux chaussures cirées. Un maintien de militaire : impassibilité et dignité dans l'exercice de ses fonctions. Rien d'étonnant : la plupart font partie du corps de La Batterie Fanfare de la Police Parisienne, ou de la Garde Républicaine. Certains ont pu participer aux obsèques nationales de Lazare Ponticelli, notre dernier Poilu dans la cour des Invalides ? J'y étais. (Sans musique la cérémonie était une parade militaire de plus, discours convenus, grandiloquents. Avec la musique, une dimension humaine supérieure est donnée, le cœur se serre et la gorge nouée, chacun retient ses larmes.)
Tous ont l'occasion de se produire avec le Concert Spirituel. Je les avais admirés à Châteauvallon dans les Water Music et les Fire works de Haendel, éclatants de virtuosité et d'élégance, soufflant avec aisance dans des trompettes naturelles (sans piston) étonnantes de justesse. Cette fois ils seront seuls sur scène, seuls à l'honneur. Quelle aubaine pour nous !
Une première voiture arrive, se range à côté des nôtres sur le ''parking champêtre''. Un petit groupe de femmes en descend et s'avance sur le chemin qui longe le bâtiment, en direction de l'entrée : elles sont très en avance et se décident pour une promenade le long de la Sorgue. Quelques musiciens sont en train de s'y rafraîchir avant le concert, on est entre hommes, pas de chichis, pas de maillot. Les dames passent, sans regarder, (trop ?) bien élevées.
Maintenant, les voitures en longue file descendent lentement dans le champ et déversent sur l'herbe leur cargaison de mélomanes.
Ils se sont salués, ils ont pris le billet, le programme et s'installent dans la salle. Il est quatre heures et demi, les derniers arrivent, essoufflés d'avoir couru. Chantal ferme les portes. Tous ont trouvé une place, une chaise avec ou sans coussin, les chanceux un fauteuil, de part et d'autre de la scène disposée aujourd'hui au centre. En attendant le début du concert, on bavarde. Quelques enfants s'agitent, courent changer de place. (La silhouette d'un promeneur avec son chien, le glissement de quelques bicyclettes furtives derrière les fenêtres ).
Les deux battants de la porte s'ouvrent sur l'entrée un peu en hauteur, tout à l'heure pleine de monde, à présent déserte, vaste scène qu'illumine le soleil doré de septembre à travers les verrières. La moitié du public qui fait face voit les musiciens entrer en silence, se ranger sur deux files et s'immobiliser, puis porter leurs instruments à la bouche, trompettes, bugles, saxhorns, cornet à pistons. L'autre moitié du public, de dos, continue de bavarder quand quelques visages se retournent, l'agitation et le bruit de voix cessent, d'un coup. La colonne s'ébranle, la musique éclate, en fanfare : c'est une marche. Dans un ordre et un sérieux impeccables, les hommes, au pas cadencé, avancent. Arrivée au niveau du public, la colonne se scinde en deux. Cinq à droite, cinq à gauche, les musiciens longent les hautes fenêtres et sans cesser de jouer, se rejoignent sur la scène, au milieu du public. C'est très beau et bizarrement émouvant comme si cette chorégraphie associée aux harmonies militaires soulevait tout un pan d'une mémoire collective sensible, celle des guerres de nos livres d'histoire et des commémorations, réveillant en chacun le même imaginaire patriotique. Ces jeunes hommes dans leurs vêtements noirs sont les héros ressuscités, les fantômes des chers ancêtres sacrifiés, ceux de la guerre de 1870, ceux de 14-18, nos petits soldats crottés et barbus du Chemin des Dames nous saluant tristement du fond de leur tranchée. La musique ne nous dit pas toujours que la guerre est jolie, sauf dans les opérettes. Celle-ci est prête à réveiller notre tendresse et notre compassion pour tant de jeunesse perdue. Elle nous fait partager l'allégresse des armistices, du retour des prisonniers. Elle nous emmène à l'Opéra Comique, aux bals de garnison et sous les ors et les cristaux des salons Napoléon III, suivant la fantaisie de la mise en scène, en différents ''tableaux'' présentés par le récitant en frac : alternance d'hymnes, de fanfares, d'airs valeureux, voire héroïques, de danses et de romances. Certaines pièces ont une sonorité mélancolique et profonde. Il y a un solo de bugle inattendu derrière les portes (l' idée de Berlioz de mettre un hautbois en coulisse pour la mélodie alpine de la scène aux Champs dans la Symphonie Fantastique ?)
Le narrateur nous présente Adolphe Sax, homme de son siècle, inventeur (dont le célèbre saxophone ). Il a déposé un nombre incalculable de brevets. Il compte s'enrichir grâce à ses inventions et créer une maison prospère que ses fils perpétueront. Plaire aux chefs d'orchestre, aux compositeurs en vue de l'époque, à un M. Berlioz, n'est pas à négliger. Mais l'armée est un bon marché. La musique a toujours accompagné les militaires, elle est présente sur les champs de bataille, pour exhorter la troupe à l'assaut, soutenir son moral, rendre hommage aux morts et célébrer les victoires. Jamais absente non plus des cérémonies officielles en temps de paix.
Chez lui dans ses salons parisiens, pour présenter ses créations, en faire la ''réclame'', M. Sax invite les artistes les plus talentueux du moment à se produire devant une assemblée choisie, néanmoins hétéroclite de galonnés et de mélomanes, de progressistes peut-être. Les prouesses techniques en matière d'instruments à vent séduisent Berlioz, et Meyerbeer dans les gazettes ne tarit plus d'éloges. L'entreprise Sax finira par fournir l'armée française qui veut moderniser ses orchestres en saxhorns, saxophones, et autres saxotrombas de son invention. Adolphe Sax obtiendra des fonctions aussi diverses et prestigieuses que directeur de la musique particulière de l'Empereur Napoléon III, enseignant auprès d'élèves militaires au Conservatoire et chef de fanfare à l'Opéra.
En ce dimanche après-midi de fin d'été à Valobre, grâce au savoir-faire d'artistes magnifiques, au décor et au sens de l'hospitalité de Chantal et d'Alice, quelque chose de l'ambiance des matinées chez M. Sax nous a été offert. Le public de la Courroie n'a pas délaissé les Journées du Patrimoine en vain, d'ailleurs écouter un concert des Cuivres Romantiques dans une ancienne fabrique prospère au XIXème siècle, n'est-ce pas rendre hommage au patrimoine industriel de notre région ainsi qu'au patrimoine musical puisque les pièces entendues ici, crées pour les instruments nouveaux d'alors, sont encore jouées de nos jours ? Au patrimoine culinaire de nos provinces enfin, quand à l'issue du concert (il est un peu plus de six heures, l'heure indécise entre le goûter et l'apéritif), sont proposés les petits pâtés de Pézenas où la viande d'agneau est enrobée dans une pâte délicatement parfumée et sucrée – souvenir d'Orient à la Pierre Loti, enfant de ce même XIX ème siècle du progrès et des colonies. Patrimoine culinaire cher à chacun, les meringues, les sablés et les massepains de toutes les enfances, façonnés sous les doigts des amoureuses en autant de variantes, Croquignoles ou Macarolles que de variations Diabelli sous ceux de Beethoven. Pour les accompagner, du Muscat de Frontignan doré comme un cuivre, ou du sirop de violette, suave et désuet comme le sourire de l'Impératrice Eugènie.
Et puisqu'a retenti tout à l'heure l'hymne britannique, le solennel ''God save the King'', on a sorti les théières en argent de la Reine Victoria, le thé de la Compagnie des Indes et les tasses Wedgwood pour accompagner les ''cheese scones, le cheddar et le chutney traditionnel.
Un reste d'or est encore accroché à la pointe des grands roseaux quand les derniers spectateurs rejoignent leurs voitures avec dans la tête une polka, un galop, une valse, de celles que dansaient Michèle Morgan et Gérard Philipe dans Les grandes manœuvres de René Clair. Les hommes se redressent. Les femmes rêvent...
Le son de la trompette est si délicieux
Dans ces soirs de célestes vendanges
Baudelaire
Simone Gaudy
Tous mes remerciements à Jean-François Madeuf pour son aide. Si vous voulez en savoir plus sur Les Cuivres Romantiques, visitez leur site : www.cuivresromantiques.com